Entre deuil national et campagne électorale. La mort de Georges Pompidou vue de Bretagne

Le 2 avril 1974, peu après 23 heures, un télégramme arrive dans toutes les préfectures de France avec pour mention « priorité absolue ». Le message, signé par le ministre de l’Intérieur, Jacques Chirac, annonce : « Grande tristesse. Stop. Vous informe décès président de la République Monsieur Georges Pompidou. Stop »1. Puis, dans un second télégramme, tous les préfets et leurs collaborateurs sont priés de rester à leurs postes et d'annuler « tous déplacements prévus hors département ». L'urgence est de mise pour pallier la disparition soudaine du premier homme de le République, le quatrième à mourir en fonction après Sadi Carnot en 1894, Félix Faure en 1899 et Paul Doumer en 1932.

Lors d'une revue des troupes, en 1972. Tirage argentique. Collection particulière.

La nouvelle ne tarde pas à se répandre. Malgré l'annonce tradive, les rédactions adaptent leurs unes. Ainsi, dès le lendemain, Ouest-France ouvre son édition en titrant « La France en deuil ». Les lecteurs découvrent alors le visage de Georges Pompidou surplombé de ces quelques mots : « Le président Pompidou est mort hier soir ». Si les hommages pleuvent pour saluer les qualités du chef de l'Etat, c'est surtout sa santé qui retient l'attention des commentateurs. C'est en quelque sorte la fin de feuilleton entamé au moins depuis 1972. Comme le rappelle Ouest-France, les Français connaissaient la santé fragile du président (Ouest-France, 3 avril 1974, p. 3):

« Récemment, un bulletin de santé avait annoncé que le Président souffrait d’hémorroïdes, mais on savait qu'un autre mal, incomparablement plus grave, le minait. D'aucuns parlaient de leucémie, ou d'une certaine forme de cancer [...] »

Le lendemain, le quotidien rennais confirme ce que la rumeur laissait planer : « depuis le mois d'août 1972, M. Pompidou se savait condamné » (Ouest-France, 4 avril 1974, p. 2). Se pose alors la question de savoir si, oui ou non, Georges Pompidou aurait dû démissionner. Une interrogation d'autant plus pertinente que sa disparition laisse la République sans président. Conformément à ce que prévoit la constitution, le président de Sénat assure l'intérim à l'Elysée. Et comme cela avait déjà été le cas à la suite de la démission du général de Gaulle, c'est Alain Poher qui est chargé de cette lourde mission2.

L'affaire est en revanche bien plus compliquée en ce qui concerne la succession de Georges Pompidou. Dès le 3 avril, Ouest-France dresse un premier recensement des possibles candidats à l'élection « qui devrait avoir lieu entre le lundi 22 avril et le mardi 7 mai 1974 ». Pour le quotidien rennais, « les candidats ne manquent pas et ce serait même le trop plein, selon un mot récent de Pompidou », reprenant les termes savoureux du général de Gaulle3. Il faut dire que le temps presse. Le 4 avril, Ouest-France annonce que, pour déclarer leurs candidatures, les prétendants à l'Elysée doivent impérativement présenter au Conseil constitutionnel une « liste de cent signataires » où « figurent des élus d'au moins dix départements ou territoires d'outre-mer différents »  avant « le mardi 9 avril si l'élection a lieu le 28 avril ou le 16 avril, si l'élection est fixée au 5 mai » (Ouest-France, 4 avril 1974, p. 3).

Avec Alain Poher, à gauche, et son épouse Claude, au second plan, lors d'une réception. Tirage argentique. Collection particulière.

Dans ses conditions, chaque heure compte et la campagne électorale débute avant même les obsèques du président. Ouest-France déplore d'ailleurs que, malgré la trêve exigée par le deuil national (Ouest-France, 4 avril 1974, p. 3),

« force est de reconnaître que certains l'ont transgressée dès hier soir, plus ou moins discrètement. En d'autres termes, la course à la candidature est déjà partie ».

Un journaliste du quotidien breton précise que « c'est à gauche qu'on s'impose la plus grande retenue ». Mais il n'est pas dupe pour autant. Selon lui, il s'agit en réalité d'une période de négociation entre les socialistes et les communistes, ces derniers souhaitant que François Mitterrand soit le candidat unique des gauches pour mieux le contrôler (Ouest-France, 4 avril 1974, p. 3) :

« Car s'il y a bien une chose que les communistes redoutent, c'est bien que monsieur Mitterrand aille chercher sur sa droite le complément de voix nécessaire à son élection. En l'obligeant à être le candidat unique, dès le premier tour, ils le tiennent, en quelque sorte, prisonnier. »

De son côté, Paul-Jacques Truffaut confirme le lendemain que c'est bien au sein de la majorité  de droite qu'il y a le plus de remous. En effet, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing, Edgard Faure, Christian Fouchet et Pierre Messmer font rapidement connaître leurs ambitions personnelles. L'éditorialiste déplore que « M. Georges Pompidou n'était pas encore porté en terre que la bataille faisait rage parmi ceux-là même qui il y a trois jours encore, constituaient sa majorité » (Ouest-France, 5 avril 1974, p. 1).

En l'espace de 24 heures, la France se trouve donc plongée dans une campagne électorale qui n'était pas prévue. Moins de deux mois plus tard, le 19 mai, la République a un nouveau président en la personne de Valéry Giscard d'Estaing.

Yves-Marie EVANNO

 

 

1 Archives départementales du Morbihan, 2012 W 296, télégramme du ministre de l'Intérieurs aux préfets, 2 avril 1974.

2 Non sans fierté, Ouest-France rappelle d'ailleurs que, quelques mois auparavant, lors de l'inauguration de la mairie de Ploudaniel dans le Finistère, le sénateur s'était vanté de ses origines bretonnes : « Breton je suis, breton je reste » (Ouest-France, 5 avril 1974, p. 3).

3 Le journal cite ici Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing, Pierre Messmer, Michel Jobert, François Mitterrand, Georges Marchais, Jean Lecanuet, Jean-Jacques Servan-Schreiber.